Femme seule = femme fragile ?

Femme seule = femme fragile ?

Je rentrais d’une journée détente entre copines quand je découvrais l’impensable : ma serrure fracturée, mon appartement dérangé, mes affaires vidées, mon intimité violée, mes objets de valeur volés.. Bref, j’avais été cambriolée. Un ou des enfoirés avai(en)t décidé qu’il(s) pouvai(en)t se permettre de pulvériser mon cocon de protection, mon « home sweet home » pour me dérober mes biens ainsi que mon aisance en ces lieux. Un traumatisme douloureux qui allait bien au-delà de la valeur des objets subtilisés.

La faute à pas de chance ?

Après les incontournables (appels à la police, à l’assurance, au serrurier), arriva le contre-coup violent : la pression qui relâche, la pleine conscience des faits et les questions qui augmentent la paranoïa. Et si je n’étais pas sortie ce jour-là, serait-ce arrivé quand même ? Et si j’étais rentrée plus tôt, interrompant ainsi le cambriolage, que me serait-il arrivé ? Étais-je ciblée ? Depuis combien de temps étais-je surveillée ? Étais-je en sécurité chez moi ? Qui pouvais-je déranger pour me soutenir ? Quelqu’un m’en voulait-il ? Le tout dans un flot ininterrompu de larmes, de sursauts au moindre bruit suspect, d’incompréhension, de colère, de paranoïa et de terreur.

A chaque traumatisme, une réaction de merde

Plus que le cambriolage en tant que tel, ce sont les réactions suscitées qui ont été surprenantes voire dérangeantes. La famille, les proches ont été admirablement compréhensifs et présents, chacun à sa manière. La police a fait preuve d’humanité et de patience, en s’efforçant de me rassurer, mais un homme de mon entourage -pas proche- a réagi de façon… étonnamment désagréable. Ni un proche, ni un total inconnu : un type qui se situe dans la zone « indifférence », un homme lambda sans intérêt particulier.

via GIPHY

Alors que j’étais désemparée, ce beauf a formulé des propos qui pourraient être cohérents mais qui étaient surtout malvenus dans la bouche d’un adepte de la parole infantilisante et parfois (combo gagnant) machiste. Il a ainsi su trouver les mots parfaitement inadaptés en une telle configuration. Les mots qui donnent envie de broyer des couilles sans anesthésie en ajoutant un peu tabasco sur les plaies ouvertes.

Alors que j’étais encore sous le choc, il exprimait sans que je le lui demande la certitude que « j’avais été surveillée depuis des jours voire des semaines », que « j’étais une proie facile parce que je vivais seule », que « si j’avais un homme (attention : un homme, pas une coloc’ féminine bien sûr) qui vivait avec moi, ce cambriolage ne serait jamais arrivé », que j’étais « fragile« .
Ah ! Cette surdose de « bienveillance » teintée de paternalisme sexiste me rappelait que l’on vivait dans une société où les femmes sont encore et toujours considérées comme des petites choses fragiles.

Femme seule, femme « fragile », femme victime

Refusant d’entendre que d’autres femmes vivaient seules sans se faire cambrioler, il restait sur son argumentation foireuse : j’étais une femme, j’étais seule, j’étais célibataire… ce n’était donc pas étonnant que je me fasse cambrioler. CQFD selon lui !

via GIPHY

Hop hop hop, minute papillon de lumière. Je lui ai rappelé que :
– « vivre seule » ne voulait pas dire « être célibataire » ;
– que « vivre seule » n’était pas un appel tacite à se faire agresser ;
– et que, vu que j’étais la victime dans cette histoire de cambriolage, a priori ce n’était pas à moi de me justifier de quoi que ce soit et encore moins du fait de vivre seule.

Je lui ai poliment rappelé qu’une victime n’était pas responsable. Bizarrement, il semblait sceptique.

Note pour moi-même : apparemment, ma vie ne vaut rien

Et quand j’ai émis l’hypothèse que plutôt qu’être une « personne fragile », c’était peut-être la serrure de merde installée par mon propriétaire qui était fragile, il a balayé cette idée d’un revers de main méprisant. Ajoutant, comme pour me rappeler le mode d’emploi de la vie : « Le proprio ne va quand même pas mettre des portes blindées à plus de 3000 euros pour que vous soyez tous sereins chez vous, hahaha ! Tu peux toujours faire installer une porte blindée,mais est-ce que ça vaut vraiment le coup ? Et puis t’as sûrement pas l’argent ».
Bon. Touché. Je n’avais effectivement pas l’argent. Mais il avait aussi terriblement raison sur tout, c’était évident. Heureusement qu’un homme fort (tout le contraire de la femme fragile que je suis) était là pour me rappeler les bases : ma vie n’est pas si précieuse que ça pour prétendre à une porte qui vaut cher. Et en plus, je suis pauvre. Encore un rappel nécessaire.
Ah ! Cette surdose de « bienveillance » teintée de paternalisme sexiste me rappelait que l’on vivait dans une société de connards.

via GIPHY

Je suis Kim Kardashian

Puis, en père spirituel de la fillette fragile que je semble être, il m’a demandé si, finalement, je n’avais pas un tout petit peu provoqué ce cambriolage. C’est vrai ça, il les connaît les nanas à s’exposer sur les réseaux sociaux avec leurs colliers, bagues et compagnie. Cet homme, ni ami ni flic, m’a donc demandé si je n’avais pas fait ma Kim Kardashian (true story), en exposant mes biens et mon foyer sur les réseaux sociaux.
Et bah… croyez-le ou non : ça fait son petit effet quand un homme fort vous compare à Kim Kardashian. Un effet proche de la gerbe.

Je suis bavarde et naïve

Soucieux du détail et visiblement aguerri à l’art du commentaire de merde dans les situations comme la mienne, il m’a demandé si je n’avais pas un peu trop parlé de ma vie à des gens peu fiables, parce que comme il l’a rappelé, « les femmes parlent toujours beaucoup, un peu comme les enfants ».
Ah ! Cette surdose de « bienveillance » teintée de paternalisme sexiste me rappelait que l’on vivait dans une société où, à plus de 30 ans, tu pouvais encore être infantilisé·e.

via GIPHY

Conclusion ?

De cette trop longue conversation de 24 minutes, il a conclu : « Il faut faire attention », « il faut que tu sois vigilante » comme on sermonne un jeune enfant qui vient de se vautrer la gueule sur le sol. La conclusion sous-jacente qu’il fallait vraiment tirer de son discours, c’était : pour une femme, vivre seule, c’est être fragile, c’est accepter d’être nécessairement une victime.

Statistiquement, ce n’est pas faux. Selon une étude de 2016 de l’INHESJ, une personne vivant seule (sans distinction de genre) est plus susceptible d’être victime de cambriolage : le risque est 11 % plus élevé que pour un couple sans enfant (24% plus élevé pour une famille monoparentale par rapport à un couple sans enfant). Mais, bizarrement, je n’ai pas trouvé de statistiques cataloguant d’office une personne vivant seule comme « fragile ».

Le mythe de la victime qui ment

Une nouvelle fois dans ma vie, alors que j’étais dans la position de victime d’un méfait, je devais me justifier. Une situation loin d’être unique et symptomatique de la quête de la victime « idéale » supportant le poids de la suspicion et ce, parfois, malgré l’apport de la charge de la preuve.
Agressée ? La question n’est pas : « Qui et où est le coupable à l’origine de l’action ? » mais « la victime a-t-elle vraiment été vigilante ? » ou « N’est-elle pas en manque d’attention, prête à accuser un pauvre innocent ?
Insultée de « salope » dans la rue » ? La question n’est pas :
« Qui et où est le coupable à l’origine de l’action ? » mais « la victime n’aurait-elle pas un regard belliqueux et provocateur qui auraient naturellement engendré une réaction agressive ? ». Ou « l’accusé ne serait-il pas victime d’un malentendu à cause d’une mauvaise interprétation de sa part dans l’utilisation du mot salope » ?
Renversée par une voiture ? La question n’est pas : « qui et où est le coupable à l’origine de l’action ? » mais « la victime n’aurait-elle pas un provoqué un duel avec un véhicule d’une tonne ? » ou « Ne serait pas la voiture qui a été victime d’une détérioration de sa carrosserie ? »
Violée ? La question n’est pas « qui et où est le coupable à l’origine de l’action ? » mais « la victime a-t-elle vraiment et expressément dit « non » plusieurs fois ? S’est-elle vraiment débattue malgré la frayeur ? N’essaierait-elle pas de se venger de son supposé agresseur ? Ne serait-pas ce supposé agresseur qui serait en réalité la victime d’une diffamation ? Et quand bien même tout serait vrai, n’aurait-elle pas un peu provoqué les hormones de son agresseur en ayant l’audace d’avoir un vagin et des seins? »

Mentalité arriérée alors qu’on est en 2019…

Louise Colbert

Blogueuse en pleine crise de la trentaine.

Cet article a 4 commentaires

  1. MAIS !!!!!
    Tu sais, malheureusement ce n’est pas que Misogyne, ma mère me le dit encore alors que je m’apprete à vivre seule 🙁
    Bon courage en tout cas

  2. Pas facile ces jugements…. Moi je dis plus la faute à pas de chance que femme seule… En tous les cas courage pour tout ranger, les assurances etc…. J espere que tout rentrera dans l’ordre rapidement et non une femme seule n est pas fragile ou autre, nous sommes des fois bien plus courageuses que des hommes…. Belle journée

  3. Un sombre connard, quoi …
    Encore un qui pense qu’une femme qui s’est faite violée l’a bien cherché, elle n’avait qu’à pas se balader en jupe, cette salope ….
    J’aime assez l’idée de lui « broyer des couilles sans anesthésie en ajoutant un peu tabasco sur les plaies ouvertes » :-)))))
    Et courage pour dépasser cette épreuve du cambriolage
    Ah, et oui, je suis mois aussi une de ces petites choses sans défense, une semaine sur 2 😉
    Sandrine

  4. J’adore comment tu écris! Quel connard ce mec…Il avait quel âge? Des mentalités comme ça, ça me fait fuir ou avoir envie de tout casser, au choix. Je ne comprends pas comment on est encore là. Bref, je suis d’accord avec toi sur tous les points. On oublie le « méchant » et c’est le plus souvent à la victime de se justifier.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Fermer le menu
%d blogueurs aiment cette page :