Épisode 36 : devenir journaliste?

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C’était un jour de RTT pour moi : j’avais posé ma journée pour ne… rien foutre. J’avais pris un bouquin que j’avais commencé il y a plus d’un an, à savoir le tome 2 de H2G2 le guide du voyageur galactique, et je m’étais installée pour bruncher, seule à une terrasse parisienne. En quittant mon restaurant, j’avais plusieurs appels en absence d’Alex et un message : sa nièce de 19 ans, Chloé, voulait devenir journaliste et Alexandra voulait savoir si je pouvais rencontrer la petite pour lui filer quelques conseils.

« Je travaillais pour la presse people, féminine et la presse TV. Autant dire que j’étais loin d’être Elise Lucet »

A peine sortie de mon brunch, je rappelais donc mon amie pour lui proposer de convenir d’un déjeuner avec elle et sa nièce, le lendemain, afin de discuter du métier. Un avertissement était néanmoins de mise : je risquais de ne pas être d’une très grande aide tant j’étais bercée de désillusions. Détenir une carte de presse ne faisait pas de moi une vraie journaliste au sens noble, selon moi : je travaillais pour la presse people, féminine et la presse TV. Autant dire que j’étais loin d’être Elise Lucet.

Mais apparemment la gamine s’en foutait : à en croire Alex, elle idolâtrait le métier et voulait connaître mon parcours. Elle voulait que je lui raconte quelques anecdotes et quelques révélations sur le job. Etant moi-même déçue par le métier, je ne risquais pas de lui renvoyer une image flatteuse du journalisme, je lui ai donc conseillé de recouper mon ressenti avec celui d’autres confrères et consœurs pour espérer avoir une information plus fiable et un discours plus nuancé. D’autant que mon avis sur le métier n’était basé que sur ma modeste expérience dans un secteur pas très intellectuel…

*** Le lendemain, au restaurant ***

Fais preuve d’humilité : travailler pour des titres connus ne fait pas de toi un journaliste

-Alors Chloé, qu’est-ce que tu veux savoir ? Je peux répondre à toutes tes questions puisque ta gentille tante Alex me paye mon déj. D’ailleurs, merci Alex !
-Merci Tatalex, d’ailleurs. Alors, Louise, c’est quoi être journaliste pour toi ?
– Il est difficile de donner une définition. Pour certains, il suffit de savoir écrire des phrases qui ont un peu de sens : à mon sens, c’est faux. Savoir écrire fait de toi un rédacteur, certainement pas un journaliste. Pour certains, il suffit de savoir dénicher des informations : à mon sens, c’est faux. Car en fonction du secteur dans lequel tu travailles, et c’est plus que vrai dans la presse lifestyle et de divertissement, le scoop se « négocie » plus qu’il ne se trouve à l’aide d’investigations. Pour certains, il suffit d’avoir une carte de presse : à mon sens, c’est faux. Car si tu savais le nombre de merdes que j’ai pu écrire avec honte, tout en bénéficiant de cette carte de presse et de l’abattement fiscal… Pour certains, il suffit de reprendre une information de confrères ou des dépêches pour être journaliste : à mon sens, c’est faux, parce qu’avec de la reprise, tu n’apportes aucune valeur ajoutée. Pour certains, il suffit de savoir écrire beaucoup d’articles par jour : à mon sens, c’est faux car la quantité ne fait pas la qualité.
– Ça veut dire que tu trouves que tous les journalistes font de la merde ?

Les patrons des rédactions souhaitent toujours plus d’articles publiés même si la quantité porte préjudice à la qualité.

– Dieu merci, non. Pas tous. Et j’ai trop de respect pour ce merveilleux métier pour oser développer ce point de vue. Si les Français ont une telle défiance pour les médias, ce n’est pas seulement à cause de la pluralité des sources d’information et à cause de toutes les personnalités politiques qui tapent à loisir sur les médias. Il faut recontextualiser : pour un travail exemplaire réalisé par Le Monde, Cash Investigation ou Quotidien… il y a d’innombrables daubes qui fleurissent ici et là et font de l’ombre aux investigations impressionnantes des « vrais journalistes ». Et je ne parle même pas des articles de sites obscurs relayés sur Facebook…
-Qu’est-ce tu appelles des « daubes » ? me demanda Chloé, ingénue

-Combien d’articles sont des reprises d’informations ? Informations qui ne sont pas vérifiées à partir du moment où l’on cite le média-source en se dédouanant ainsi de toutes responsabilité en cas d’erreur ? Trop. Et, puisque c’est ce que j’ai vu, c’est spécialement vrai sur le Web.
– Bah pourquoi vous vérifiez pas les infos ? C’est pas votre boulot, normalement ? me demanda Chloé, surprise que cet élément ne fasse pas partie de la base de n’importe quel article publié sur le Web

– Si. Enfin, selon moi… Mais ma chère Chloé, il y a des circonstances atténuantes à prendre en compte. Ce n’est pas seulement à cause des journalistes ou rédacteurs. C’est souvent aussi -voire surtout- à cause des chefs qui exigent une rentabilité. Les organes de presse sont gérés comme n’importe quelle entreprise en quête de profit : l’information est un bien, immatériel, comme un autre et se vend. Les articles deviennent des espaces publicitaires pour tout ce qui rapporte de l’argent : publicités dans les vidéos, pop-up… Et plus il y a d’articles, plus il y a d’espaces de pubs à vendre.

Du travail-passion au travail dénué de sens

-Et tu bosses beaucoup d’heures en tant que journaliste ? demanda Chloé avec une candeur presque dérangeante tant elle semblait idiote
– Comme n’importe quel métier-passion, oui. Tu ne comptes pas tes heures parce que t’aimes ce que tu fais : tu finis tard, tu viens bosser le week-end parce que l’actualité ne s’arrête pas quand tu rentres chez toi. Tu es mobilisée quand il y a une urgence absolue parce que c’est ton métier, tout simplement. En fait, tu bosses jusqu’à ce que tu aies suffisamment avancé pour le lendemain et ainsi de suite.

« Quand j’ai commencé, à 22 ans, je faisais entre 50 et 70 heures par semaine »

– Ah. C’est plus de 35 heures ou 39 heures par semaine, alors ? demanda-t-elle encore, visiblement déçue
– Tu es mignonne… Quand j’ai commencé, à 22 ans, je faisais entre 50 et 70 heures par semaine ma petite Chloé. Si tu veux compter tes heures, je ne sais pas si ce métier est forcément fait pour toi.
– Et donc tu as subi cette exigence de rentabilité émanant de la direction, partout où tu as bossé ? me demanda Alex
– Dans les petites structures, c’était intensif mais la direction trouvait un juste milieu entre rentabilité et minimum de qualité. Dans les grosses sociétés que j’ai connues, la direction s’en claquait les ovaires de ton taff, l’important n’était pas le travail que tu fournissais mais les profits générés, in fine.  Je me souviens d’une rédaction, où j’ai travaillé pendant trois jours avant d’abandonner, où il était exigé de rendre dix articles par jour à heure fixe. En arrivant à 9h00, c’était à toi de te démerder pour trouver des sujets, les écrire et les publier aux heures en question, éparpillées sur la journée. Et ce, sans avoir le temps d’effectuer un travail de vérification des sources, sans avoir le temps de relire et sans équipe pour valider le contenu publié, évidemment. Les articles étaient bourrés de fautes, sans aucune cohérence, sans intérêt… Affligeant.

 

« Nabilla a posté un tweet ? Un article. Nabilla a oublié sa culotte dans une émission ? Un article. Plusieurs fois par jour. Nabilla a pété dans son bain ? Un article. »

– C’était chez qui? demandèrent Chloé et Alex, consternées
– Je vous en dirai plus quand je serai bourrée. Je me souviens de cette autre rédaction dont les sujets étaient dictés… par Google. Si le thème, aussi futile soit-il, remontait dans les algorithmes de Google, il méritait apparemment d’être traité. Sans angle, sans intérêt, juste écrire un papier pour profiter des remontées d’articles du moteur de recherches et donc de l’exposition médiatique offerte pour nos espaces publicitaires : le marketing au détriment de l’information. Pendant la période de la folie Nabilla, ces sites de divertissement étaient un cauchemar : de la médiocrité à chaque article mais comme les statistiques explosaient, la direction en demandait encore et encore. Nabilla a posté un tweet ? Un article. Nabilla avait oublié sa culotte dans une émission ? Un article. Plusieurs fois par jour. Nabilla a pété dans son bain ? Un article.
– Bon, ce n’est pas valorisant et pas très stimulant intellectuellement, mais tu avais un salaire décent ?
– Alors, Alex….Laisse-moi réagir correctement à ta question commençais-je

-Pardon, mais le rire était la réponse idoine, terminais-je. Attention, c’est un métier magnifique pour lequel j’ai la plus grande admiration, il faut néanmoins avoir conscience que certains médias, pas tous heureusement, ont la connivence facile. Et que cette connivence se fait au détriment de la qualité et de la neutralité de l’information. Et le pire dans tout ça étant probablement que les « rédacteurs » n’ont aucun scrupule à se prétendre journalistes tout en faisant non pas de l’information, mais de la communication ou du « brand-content ».

Les scoops people

La jeune Chloé ne semblait pas particulièrement choquée par mes déclarations. Elle avait déjà vendu son âme, visiblement. Quel manque de respect pour cette si belle profession…
-Il n’y a pas besoin d’être au Canard pour être journaliste. Et ce que tu racontes, c’est que dans la presse people et la presse TV. C’est que t’as mal choisi tes employeurs. C’est pas partout pareil… me lança t-elle avec un petit air goguenard. Vous voyez, ce petit air de jeune pétasse à qui on a envie d’exploser les dents pour lui apprendre la modestie ? Etant la nièce d’Alex, elle était évidemment intouchable et je ne pouvais pas toucher sa dentition, d’autant qu’Alex avait fait des arts martiaux dans son enfance et aurait pu me faire exploser la rate rien qu’en me regardant. J’ai donc soigneusement rangé mon regard belliqueux à l’encontre de cette jeune fille que je n’aimais déjà pas.
– Heureusement que c’est pas partout pareil, Chloé ! La démocratie aurait une sale gueule si les médias étaient tous malsains !
– Et les journalistes sont tous sympas comme Yann Barthès ? me demanda Chloé
– Là encore, laisse-moi réagir correctement :

Après avoir beaucoup ri, j’ai dû me résoudre à lui dire la (partielle) vérité : les journalistes Web que j’ai connus étaient majoritairement de sacrés enfoirés, que les plus jeunes étaient prêts à vendre leurs parents pour évoluer professionnellement. Il y avait aussi les « fils et fille de » qui étaient protégés de toutes représailles grâce à un nom de famille, ceux et celles qui ont couché pour décrocher un CDI, les opportunistes qui poignardent dans le dos dès qu’ils en ont l’occasion, les chefs de services / rédacteurs en chef / directeurs de publication sans aucune morale et tant d’autres… Mais je me suis contenue, en me contentant d’expliquer que tout le monde, dans tous les métiers, n’était pas très gentil et que le journalisme ne faisait pas exception. Pour ne pas dépeindre un tableau trop sombre, j’ai quand même précisé que je m’étais fait de vrais amis dans ce métier.

-Et tu sais qui couche avec qui ? demanda, excitée, Chloé. Comme si j’allais enfin aborder un sujet pertinent
– Je sais des choses… Je connais des couples illégitimes. J’ai vu des photos compromettantes. Mais en te les révélant… je vais être contrainte de te tuer dans la foulée. Sache-le. Alors…

*** Cinq minutes plus tard***

– C’EST PAS VRAI ?!!? s’exclama Chloé, surprise par mes révélations.
– Louise… tu vas bientôt te retrouver au chômage en balançant des dossiers comme ça ! s’inquiéta Alex
-Il était temps que le monde sache. Un jour, je ferai un livre de tout ça… Et je balancerai tout, ai-je déclaré avec grandiloquence comme si je venais de révéler le dossier sulfureux des « Panama Papers 2 »

Je venais de réussir ma sortie et j’avais peut-être fait prendre conscience à cette jeune fille que le métier ne se résumait pas à faire comme Carrie Bradshaw. Mission accomplie.

 

ALLER PLUS LOIN
La défiance envers les médias s’accentue (3.02.2017) par Alexis Delcambre / Lemonde.fr
Les forçats de l’info (25.05.2009) par Xavier Ternisien / Lemonde.fr

LIRE AUSSI : 
Chapitre 1 (épisodes 1 à 5) : la rupture
Chapitre 2 (épisodes 6 à 10) : ce que veulent les hommes
Chapitre 3 (épisodes 11 à 15) : quand l’amour rend con
Chapitre 4 (épisodes 16 à 21) : nos sexloses
Chapitre 5 (épisodes 22 à 28) : amour et désenchantement
Chapitre 6 (épisodes 29 à 32) : ah ! Si les hommes savaient…
Chapitre 7 : (à partir de l’épisode 33) les joies du taff
>> #30 le mag

 

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Quand une jeune fille me demande ce que je pense du métier de journaliste Web. Mes désillusions et mes déceptions prennent le pas sur mon amour pour ce super métier.
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